Cinquième
épisode : un poil trop près.
Et c’est ce que vous
saurez dans le prochain épisode…
Tonton se dilate et se contracte comme un diable
brumeux jusqu’à pénétrer la matière même du verre. Il n’a pas son pareil pour
se mêler aux choses. Par sa complexion adhérente, il peut lui arriver de s’y coller,
ou inversement, mais c’est un risque qu’il connaît bien et dont sa combinaison
le protège un minimum. A présent à l’intérieur de la carcasse de l’appareil,
c’est fascinant comme il semble buée volatile dans l’air pressurisé ;
flottant gaiment parmi les allées et venues du personnel de bord et des
voyageurs, il laisse ses cils et ses narines vibratiles savourer les atomes
subtils des différentes créatures, quand soudain, le regard éhonté d’une mini-créature,
une sorte de réplique en moins formé des créatures de l’avion, l’aperçoit, sous
prétexte que les enfants ont des perceptions pures. Cheveux gras et biens
coiffés, teint blême et sourire malingre, œil torve que la stupidité elle-même
renierait.
« Cet abruti malformé
risque de me faire repérer », pense Tonton que l’idée de pureté enfantine
ne ravit pas vraiment. Vite, sauvons-nous prestement ! Et c’est alors une
séance de haute voltige miniaturisée que notre sympathique cascadeur exécute
sur l’horloge céleste miniaturisée elle aussi.
Mais le moufflard d’où Tonton croyait voir au nez une coulée
de morve teigneuse, n’arrêtait pas de le suivre… Où est-ce que je peux me
planquer, bordel de merde, se dit-il pris d’un accès de grossièreté que la vue de
ce grassouillet fouineur transpirant justifiait.
Alors, dans un moment que l’on peut assimiler à une grâce
divine, il vit, à 12 heures, et c’est pas des conneries passqu’y a des témoins
globulaires, une paire de jambes résillée menant l’amble, qu’il s’empressa
d’investir en se disant qu’il y aurait là peut-être un quelconque intérêt. Le
crapaud battit en retraite avalant par mégarde son filet de morve qui lui tint
lieu dès lors de cerveau.
« C’est en dessous qu’on comprend tout », disait
ma grand-mère, et même si je n’ai jamais compris ma grand-mère, elle avait
sûrement des raisons de le dire. En tout cas, il y faisait étrange abat-jour
sous cette robe où la réalité semblait se concentrer focale, moi qui ai dit
ironiquement précédemment que la réalité était si facile à délimiter- eh bien
je m’en mords les doigts- et ça se voit encore sur mes pauvres petites mains-
et pis y a des soufflettes- et… Suffit ! Calme tes ardeurs… et tes remords,
vieil ulcère gâteux…
Or donc, c’est plus chaud et c’est une atmosphère assez
moite. Pour contenir les agitations humorales qui émanent de toute évidence de
ce lieu, une pièce de tissu fine et dentelée est nécessaire qui se maintient
par un système d’élastique assez complexe. C’est assez joli et peu fiable mais je
m’aperçois que ma grand-mère a raison car derrière l’apparence de blancheur
immaculée (ou presque) de ce textile se terre une masse (ou se masse une
terre ?!...) noire formée d’une multitude d’excroissances pileuses. « Un
paradis dans une géhenne » se surprit à penser Tonton tout à coup adepte
du paradoxe philosophique…
Or donc (x2), voilà t’y pas qu’une des ces productions
filamenteuses se met à émerger distinctement de la forêt de ronces avec ce qui,
à tout coup, ressemble fort à un haut-parleur.
-
Veuillez décliner votre identité, profession, date et
lieu de naissance, s’il vous plaît, vous avez passé une frontière au mépris des
conventions de jeune Eve et en contrevenant fortement au traité de Y-a l’tas !
-
Ok ,ok, c’est pas la peine de s’énerver, je suis
un réfugié poétique, on peut au moins discuter du droit d’asile.
-
Pour les fous dans vot’genre, pourquoi pas si vous avez
du temps à perdre, pour moi fonctionnaire territorial, vous êtes en infraction
et je vais vous verbaliser.
-
Ne faites pas ça malheureux, je suis moi-même en train
de le faire ! Vous seriez en sur-service.
-
Dans ce cas, et si je vous fais une fleur, le temps
serait à la négociation et au dialogue.
-
Je ne vous le fais pas dire.
-
Commencez.
-
Voilà, une question me brûle les lèvres…
-
Permettez, mais n’abusez pas de ce genre de formule…
-
Excusez-moi, une question me taraude : que
faites-vous là ? oui, que fais-je ici aussi ? Qui sommes-nous ?
D’où venons-nous ? Où allons-nous…
-
C’est fini oui ?
-
Pardon encore. Mais moi, si je sais par quel hasard
miraculeux je suis arrivé ici, vous, je me demande bien ce qui justifie votre
présence de toute évidence assez ancienne.
-
On m’a dit que c’est ici que tout a commencé, alors
j’ai voulu voir.
-
Et alors ?
-
Alors quoi ?
-
Alors, vous avez vu ?
-
J’ai vu que ça fonctionnait.
-
Pardon ?
-
J’ai vu que ça avait des fonctions diverses.
-
Ah !
-
Ca garde certains trucs et ça en rejette d’autres.
-
On est bien avancé avec ça.
-
Je ne vous le fais pas dire, pour reprendre une de vos
formules.
-
Bon, mais y a bien des moments où y s’passe des trucs
insolites, extraordinaires, une rencontre par exemple, voire une fusion
magique, non ?
-
Vous voulez parler de la pénétration par l’espèce quasi-jumelle ?
-
Euh je sais pas, peut-être…
-
Je vous ai déjà dit : ça garde certains trucs et
ça en rejette d’autres.
-
Mais il y a quand même bien des différences, entre ces
deux espèces jumelles, et il y a peut-être un insondable mystère là dedans !
-
Des différences ?
-
Oh tout de même, on peut pas dire que ce soit la même
chose.
-
Bwoh ! on peut dire comme ça, à la louche, qu’y en
a un qui croit en l’autre.
-
Ah bon ? Et pas l’autre en l’un ?
-
Si, mais l’un c’est déjà deux quand on est un monde à
soi tout seul… Alors l’autre…
-
Ah bon ? Il serait jaloux de l’un alors, et il
l’utiliserait ?
-
Non, enfin ça arrive tout ça… et dans les deux sens, si
je puis dire, mais c’est surtout que l’un considère qu’ici tout n’est pas
accompli et qu’il faut chercher des causes à défendre et des gloires et des
guerres à mener… saintes évidemment.
-
Evidemment. Et pas l’autre ?
-
Si, aussi, mais ça s’arrête immanquablement à sa
progéniture. Peut pas faire le sacrifice sublime, ultime.
-
Ah bon ?
-
Enfin si, ça dépend, et tout ça c’est très compliqué.
-
J’avais pas remarqué…
-
Pas de sacrifice dans ce lieu alors ?
-
Mais si, mais pas le même.
-
Décidément je n’y comprends rien, et je vois pas
pourquoi il y aurait problème !
-
Mais parce qu’elle est l’un et l’autre abruti, j’arrête
pas d’esspliquer, y en a qu’écoutent zamais.
-
Tiens vous avez un cheveu sur la langue…
-
C’est à force de côtoyer la cyprine.
-
La quoi ?
-
Laissez tomber, admirez la vénus.
En effet, tandis que, depuis leur conversation, Tonton
n’avait plus perçu de mouvements de déplacement, une houle tranquille comme la
brise berçant de délicats embruns accompagna le vaisseau et le froissement de
la dentelle couveuse avec une étrange volupté. Notre pacha s’installa
confortablement au nez et à la barbe du poil retournant peu à peu dans son bercail, ferma les yeux et
imagina alors l’allure que devait avoir ce curieux navire dont les fondements
recélaient tant de secrets.
Poilant et velu,
RépondreSupprimerc'est bon ça !